*Conte de Jenni*
[317]
...
(J'approuvai cette réponse ; Parouba en fut assez content; mais Birton
ne fut pas ébranlé; et je remarquai dans les yeux de Jenni qu'il était
encore très indécis. Birton répliqua en ces termes : )
Puisque vous vous êtes servi de lieux-communs, mêlés avec quelques
réflexions nouvelles , j'emploierai aussi un lieu-commun auquel on n'a
jamais pu répondre que par des fables et du verbiage. S'il existait un
Dieu si puissant, si bon, il n'aurait pas mis le mal fur la terre ; il
n'aurait pas dévoué ses créatures à la douleur et au crime.. S'il n'a pu
empêcher le mal, il est impuissant ; s'il l'a pu et ne l'a pas voulu, il
est barbare.
Nous n'avons des annales que d'environ huit mille années conservées chez
les brachmanes , nous n'en avons que d'environ cinq mille ans chez les
Chinois ; nous ne connaissons rien que d'hier ; mais dans cet hier
tout^1 <#sdfootnote1sym> est horreur. On s'est égorgé d'un bout de la
terre à l'autre , et on a été assez imbécile pour donner le nom de
grands-hommes , de héros , de demi-dieux , de dieux même à ceux qui ont
fait assassiner le plus grand nombre des hommes leurs semblables.
Il restait dans l'Amérique deux grandes nations civilisées qui
commençaient à jouir des douceurs de la paix : les Espagnols arrivent et
en massacrent douze millions ; ils vont à la chasse aux hommes avec des
chiens ; et Ferdinand roi de Castille assigne une pension à ces chiens
pour l'avoir si bien servi. Les héros vainqueurs du nouveau monde , qui
massacrent tant d'innocents désarmés et nus, font servir fur leur
table^2 <#sdfootnote2sym> [318] des gigots d'hommes et de femmes, des
fesses, des avant-bras, des mollets en ragoût ; ils font rôtir sur des
brasiers le roi Gatimozin au Mexique ; ils courent au Pérou convertir le
roi Atabalipa : un nommé Almagro prêtre, fils de prêtre, condamné à être
pendu en Espagne pour avoir été voleur de grand chemin , vient avec un
nommé Pizarro signifier au roi, par la voix d'un autre prêtre, qu'un
troisième prêtre nommé Alexandre VI, fouillé d'incestes, d'assassinats
et d'homicides , a donné de son plein gré, proprio motu , et de sa
pleine puissance, non-seulement le Pérou, mais la moitié du nouveau
monde au roi d'Espagne ; qu'Atabalipa doit sur le champ se soumettre,
sous peine d'encourir l'indignation des apôtres St Pierre et St Paul. Et
comme ce roi n'entendait pas la langue latine plus que le prêtre qui
lisait la bulle , il fut déclaré sur le champ incrédule et hérétique :
on fit pendre Atabalipa comme on avait brûlé Gatimozin ; on massacra sa
nation , et tout cela pour ravir de la boue jaune endurcie, qui n'a
servi qu'à dépeupler l'Espagne et à l'appauvrir ; car elle lui a fait
négliger la véritable boue qui nourrit les hommes quand elle est cultivée.
Çà, mon cher M. Freind, si l'être fantastique et ridicule qu'on appelle
le diable avait voulu faire des hommes à son image, les aurait-il formés
autrement ? cessez donc d'attribuer à un Dieu un ouvrage si abominable.
(Cette tirade fit revenir toute l'assemblée au sentiment de Birton, Je
voyais Jenni en triompher en secret ; il n'y eut pas jusqu'à la jeune
Parouba qui ne fût saisie d'horreur contre le prêtre Almagro , contre le
prêtre [319] qui avait lu la bulle en latin , contre le prêtre Alexandre
VI, contre tous les chrétiens qui avaient commis tant de crimes
inconcevables par dévotion, et pour voler de l'or. J'avoue que je
tremblai pour l'ami Freind; je désespérais de sa cause : voici pourtant
comme il répondit sans s'étonner : )
Mes amis, souvenez-vous toujours qu'il existe un être suprême; je vous
l'ai prouvé, vous en êtes convenus ; et après avoir été forcés d'avouer
qu'il est, vous vous efforcez de lui chercher des imperfections, des
vices, des méchancetés.
Je suis bien loin de vous dire, comme certains raisonneurs, que les maux
particuliers forment le bien général. Cette extravagance est trop
ridicule. Je conviens avec douleur qu'il y a beaucoup de mal moral et de
mal physique ; mais puisque l'existence de Dieu est certaine, il est
aussi très certain que tous ces maux ne peuvent empêcher que DIEU
existe. Il ne peut être méchant, car quel intérêt aurait-il à l'être ?
Il y a des maux horribles, mes amis; hé bien, n'en augmentons pas le
nombre. Il est impossible qu'un Dieu ne soit pas bon ; mais les hommes
sont pervers : ils font un détestable usage de la liberté que ce grand
être leur a donnée et dû leur donner, c'est-à-dire de la puissance
d'exécuter leurs volontés, sans quoi ils ne feraient que de pures
machines formées par un être méchant pour être brisées par lui.
Tous les espagnols éclairés conviennent qu'un petit nombre de leurs
ancêtres^3 <#sdfootnote3sym> abusa de cette liberté jusqu'à commettre
des crimes qui font frémir la nature. Dom Carlos second du nom (de qui
M. l'archiduc [320] puisse être le successeur ) a réparé, autant qu'il a
pu, les atrocités auxquelles les Espagnols s'abandonnèrent sous
Ferdinand et sous Charles-Quint.
Mes amis, si le crime est sur la terre, la vertu y est aussi.
Birton
Ha, ha, ha, la vertu ! voilà une plaisante idée; pardieu je voudrais
bien savoir comment la vertu est faite , et où l'on peut la trouver ?
(A ces paroles je ne me contins pas , j'interrompis Birton à mon tour.
Vous la trouverez chez M. Freind, lui dis-je, chez le bon Parouba, chez
vous-même quand vous aurez nettoyé votre cœur des vices qui le couvrent.
Il rougit, Jenni aussi : puis Jenni baissa les yeux , et parut sentir
des remords. Son père le regarda avec quelque compassion, et poursuivit
ainsi son discours. )
Freind.
Oui, mes chers amis , il y eut toujours des vertus s'il y eut des
crimes. Athènes vit des Socrates si elle vit des Anitus ; Rome eut des
Catons si elle eut des Sylla ; Caligula, Néron effrayèrent la terre par
leurs atrocités, mais Titus, Trajan, Antonin le pieux , Marc-Aurèle la
consolèrent par leur bienfaisance : mon ami Sherloc dira en peu de mots
au bon Parouba ce qu'étaient les gens dont je parle. J'ai heureusement
mon Epictéte dans ma poche : cet Epictète n'était qu'un esclave, mais
égal à Marc-Aurèle par ses sentiments. Ecoutez, et puissent tous ceux
qui se mêlent d'enseigner les hommes écouter ce qu'Epictète se dit à
lui-même : C'est Dieu qui m'a créé, je le porte dans moi ; oserais-je le
déshonorer par [321] des pensées infâmes, par des actions criminelles,
par d'indignes désirs ? Sa vie fut conforme à ses discours ;
Marc-Aurèle, sur le trône de l'Europe et de deux autres parties de notre
hémisphère , ne pensa pas autrement que l'esclave Epictète ; l'un ne fut
jamais humilié de sa bassesse, l'autre ne fut jamais ébloui de sa
grandeur ; et quand ils écrivirent leurs pensées, ce fut pour eux-mêmes
et pour leurs disciples, et non pour être loués dans des journaux. Et à
votre avis, Locke, Newton, Tillotson, Pen, Clarke , le bon homme qu'on
appelle The man of Ross^4 <#sdfootnote4sym>, tant d'autres dans notre
île & hors de notre île , que je pourrais vous citer, n'ont-ils pas été
des modèles de vertu ?
Vous m'avez parlé, M. Birton , des guerres aussi cruelles qu'injustes
dont tant de nations se sont rendues coupables ; vous avez peint les
abominations des chrétiens au Mexique et au Pérou , vous pouvez y
ajouter la St Barthelemi de France et les massacres d'Irlande ; mais
n'est-il pas des peuples entiers qui ont toujours eu l'effusion du sang
en horreur ? les brachmanes n'ont-ils pas donné de tout temps cet
exemple au monde ? et sans sortir du pays où nous sommes , n'avons-nous
pas auprès de nous la Pensylvanie où nos primitifs, qu'on défigure en
vain par le nom de quakers, ont toujours détesté la guerre ?
n'avons-nous pas la Caroline où le grand Locke a dicté ses lois ? Dans
ces deux patries de la vertu tous les citoyens sont égaux , toutes les
consciences sont libres , toutes les religions sont bonnes, pourvu qu'on
adore un Dieu; tous les hommes y sont frères. Vous avez vu , M. Birton ,
comme au seul nom d'un descendant de Pen les habitants des montagnes
bleues , qui pouvaient vous [322] exterminer, ont mis bas les armes. Ils
ont senti ce que c'est que la vertu, et vous vous obstinez à l'ignorer !
Si la terre produit des poisons comme des aliments salutaires ,
voudrez-vous ne vous nourrir que de poisons ?
BIRTON.
Ah ! Monsieur, pourquoi tant de poisons ! si Dieu a tout fait, ils font
son ouvrage ; il est le maître de tout, il fait tout ; il dirige la main
de Cromwell qui signe la mort de Charles premier ; il conduit le bras du
bourreau qui lui tranche la tête : non , je ne puis admettre un Dieu
homicide.
FREIND.
Ni moi non plus. Écoutez , je vous prie , vous conviendrez avec moi que
Dieu gouverne le monde par des lois générales. Selon ces lois Cromwell,
monstre de fanatisme et d'hypocrisie, résolut la mort de Charles premier
pour son intérêt que tous les hommes aiment nécessairement, et qu'ils
n'entendent pas tous également. Selon les lois du mouvement établies par
Dieu même, le bourreau coupa la tête de ce roi ; mais certainement Dieu
n'assassina pas Charles premier par un acte particulier de fa volonté.
Dieu ne fut ni Cromwell, ni Jeffreis , ni Ravaillac , ni Balthazar
Gérard, ni le frère prêcheur Jacques Clément. Dieu ne commet, ni
n'ordonne , ni ne permet le crime , mais il a fait l'homme , et il a
fait les lois du mouvement ; ces lois éternelles du mouvement sont
également exécutées par la main de l'homme charitable qui secourt le
pauvre, et par la main du scélérat qui égorge son frère. De même que
Dieu n'éteignit point son soleil et n'engloutit point l'Espagne sous la
mer, pour punir Cortez, [323] Almagro et Pizarro qui avaient inondé de
sang humain la moitié d'un hémisphère, de même aussi il n'envoie point
une troupe d'anges à Londres , et ne fait point descendre du ciel cent
mille tonneaux de vin de Bourgogne pour faire plaisir à ses chers
Anglais quand ils ont fait une bonne action. Sa providence générale
serait ridicule si elle descendait dans chaque moment à chaque individu
; et cette vérité est si palpable que jamais Dieu ne punit sur le champ
un criminel par un coup éclatant de sa toute-puissance : il laisse luire
son soleil^5 <#sdfootnote5sym> sur les bons et sur les méchants. Si
quelques scélérats sont morts immédiatement après leurs crimes , ils
sont morts par les lois générales qui président au monde. J'ai lu dans
le gros livre d'un frenchman nommé Mézerai, que Dieu avait fait mourir
notre grand Henri V de la fistule à l'anus, parce qu'il avait osé
s'asseoir sur le trône du roi très-chrétien ; non , il mourut parce que
les lois générales émanées de la toute-puissance avaient tellement
arrangé la matière, que la fistule à l'anus devait terminer la vie de ce
héros. Tout le physique d'une mauvaise action est l'effet des lois
générales imprimées par la main de Dieu à la matière. Tout le mal moral
de l'action criminelle est l'effet de la liberté dont l'homme abuse.
Enfin, sans nous plonger dans les brouillards de la métaphysique,
souvenons-nous que l'existence de Dieu est démontrée ; il n'y a plus à
disputer sur son existence. Otez Dieu au monde , l'assassinat de Charles
premier en devient-il plus légitime ? son bourreau vous en sera-t-il
plus cher ? Dieu existe, il suffit : s'il existe, il est juste : soyez
donc juste.
BIRTON.
Votre petit argument fur le concours de Dieu a de la finesse et de la
force , quoiqu'il ne disculpe pas Dieu entièrement d'être l'auteur du
mal physique et du mal moral. Je vois que la manière dont vous excusez
Dieu fait quelque impression sur l'assemblée ; mais ne pouvait-il pas
faire en sorte que ses lois générales n'entraînassent pas tant de
malheurs particuliers ? Vous m'avez prouvé un être éternel et puissant ;
et, Dieu me pardonne, j'ai craint un moment que vous ne me fissiez
croire en Dieu ; mais j'ai de terribles objections à vous faire :
allons, Jenni, prenons courage ; ne nous laissons point abattre.
Et vous, Monsieur Freind, qui parlez si bien , avez-vous lu le livre
intitulé /Le bon sens/ ^6 <#sdfootnote6sym>? ( * )
Freind.
Oui, je l'ai lu, et je ne suis point de ceux qui condamnent tout dans
leurs adversaires. Il y a dans ce livre des vérités bien exposées ; mais
elles sont gâtées par un grand défaut. L'auteur veut continuellement
détruire le dieu de Scot, d'Albert, de Bonaventure, le dieu des
ridicules scolastiques et des moines. Remarquez qu'il n'ose pas dire un
mot contre [325] le dieu de Socrate, de Platon, d'Epictète , de
Marc-Aurèle, contre le dieu de Newton et de Loch , j'ose dire contre le
mien. Il perd son temps à déclamer contre des superstitions absurdes et
abominables dont tous les honnêtes gens sentent aujourd'hui le ridicule
et l'horreur. C'est comme si on écrivait contre la nature, parce que les
tourbillons de Descartes l'ont défigurée ; c'est comme si on disait que
le bon goût n'existe pas , parce que la plupart des auteurs n'ont point
de goût. Celui qui à fait le livre du /Bon Sens/ croit avoir attaqué
Dieu , et en cela il manque tout-à-fait de bon sens ; il n'a écrit que
contre certains prêtres anciens et modernes. Croit-il avoir anéanti le
maître pour avoir redit qu'il a été souvent servi par des fripons ?
BIRTON.
Écoutez, nous pourrions nous rapprocher. Je pourrais respecter le maître
si vous m'abandonniez les valets. J'aime la vérité ; faites-la moi voir,
et je l'embrasse.
*CHAPITRE X.*
*Sur l'athéisme. *
La nuit était venue , elle était belle, l'atmosphère était une voûte
d'azur transparent semée d'étoiles d'or ; ce spectacle touche toujours
les hommes , et leur inspire une douce rêverie : le bon Parouba admirait
le ciel comme un Allemand admire St Pierre de Rome ou l'opéra de Naples
quand il le voit pour la première fois. Cette Voûte est bien hardie ,
disait /Parouba /à /Freind; et/ /Freind /lui disait : Mon cher /Parouba
/, il n'y a point de voûte ; ce cintre bleu n'est autre chose qu'une
étendue de vapeurs , de nuages légers que Dieu a tellement disposés et
combinés avec la mécanique de vos yeux , qu'en quelque endroit que vous
soyez , vous êtes toujours au centre de votre promenade, et vous voyez
ce qu'on nomme le ciel et qui n'est point le ciel, arrondi sur votre
tête. Et ces étoiles, M. /Freind? /Ce sont, comme je vous l'ai déjà dit,
autant de soleils autour desquels tournent d'autres mondes ; loin d'être
attachées à cette voûte bleue , souvenez-vous qu'elles en sont à des
distances différentes et prodigieuses : cette étoile que vous voyez est
à douze cents millions de mille pas de notre soleil. Alors il lui montra
le télescope qu'il avait apporté : il lui fit voir nos planètes ,
Jupiter avec ses quatre lunes , Saturne avec ses cinq lunes et son
inconcevable anneau lumineux; c'est la même lumière , lui disait-il ,
qui part de tous ces globes , et qui arrive à nos yeux ; de cette
planète-ci en un quart-d'heure , de cette étoile-ci en six mois.
/Parouba s/e mit à genoux et dit : Les cieux annoncent Dieu.
…
*Histoire de Jenni ou le Sage et l'Athée, 1775.*
*Voltaire*
1 <#sdfootnote1anc> Généralisation abusive !
2 <#sdfootnote2anc> Argument de la table déjà utilisé avec ceux qui en
tant de carême se font servir de la « marée » et vont au ciel, pendant
que le pauvre va en enfer pour s'être contenté d'un morceau de viande !
3 <#sdfootnote3anc> Il est intéressant de rapprocher ce passage de
l'histoire de LAS CASAS.
4 <#sdfootnote4anc> John Kyrle, philanthrope de Dymock, Gloucestershire,
exemple de Pope, et titre de son poème
5 <#sdfootnote5anc> La formule aurait-elle cette origine là ?
6 <#sdfootnote6anc> ( * ) Ouvrage qui parut en même temps que le Système
de la nature. M de Voltaire a grande raison. L'auteur de cet ouvrage
prouve très-bien que la plupart des philosophes, en voulant pénétrer la
nature de Dieu, en ont donné des idées absurdes ; mais cela ne détruit
point les preuves de son existence qui peuvent être tirées de l'ordre de
l'univers.
En usage depuis, diverses dates dont 1615 (Louis le treizième était roi
sous régence), sous Louis XIV, 1685 dans les possessions françaises
d'Amérique et des Antilles, donc de Saint-Domingue, actuelle Haïti, donc
connu des émules de Martinès de Pasqually et de lui-même.
Le Code noir suscite au 18e siècle des protestations, des réfutations,
des indignations de nombreux écrivains.
Cette réglementation fut appliquée jusqu'à l'abolition (toute théorique)
de l'esclavage (4 février 1794) par la Convention.
Napoleone Buonaparte la remettra en vigueur, et il faudra attendre la
deuxième république pour que cette abolition devienne, en France,
effective !
Le contenu des articles pose un problème de fond sur la notion de bien
et de mal quand l'intérêt particulier ou général veut prévaloir.
Comparé au code noir, le divin marquis et son instituteur Dolmancé sont
des enfants !
Le pire est sans doute dans les articles qui semblent protéger l'esclave
père et sa famille !
Les autres articles permettent de supposer qu'il y va plus de l'intérêt
économique (un père est plus tranquille qu'un homme a qui on aura ôté
toute raison de vivre ! Une famille unie tente de rester unie et
continue à procréer !)
Le Code noir (1685).
LOUIS, PAR LA GRÂCE DE DIEU^1 <#sdfootnote1sym> roi de France et de
Navarre : à tous, présents et à venir, salut. Comme nous devons
également nos soins à tous les peuples que la divine providence a mis
sous notre obéissance, nous avons bien voulu faire examiner en notre
présence les mémoires qui nous ont été envoyés par nos officiers de nos
îles de l'Amérique, par lesquels ayant été informés du besoin qu'ils ont
de notre autorité et de notre justice pour y maintenir la discipline de
l'Église catholique, apostolique et romaine, pour y régler ce qui
concerne l'état et la qualité des esclaves dans nos dites îles, et
désirant y pourvoir et leur faire connaître qu'encore qu'ils habitent
des climats infiniment éloignés de notre séjour ordinaire, nous leur
sommes toujours présent, non seulement par l'étendue de notre puissance,
mais encore par la promptitude de notre application à les secourir dans
leurs nécessités.
À ces causes, de l'avis de notre Conseil, et de notre certaine science,
pleine puissance et autorité royale, nous avons dit, statué et ordonné,
disons, statuons et ordonnons, voulons et nous plaît ce qui ensuit.
Article 1er
Voulons que l'édit du feu Roi de Glorieuse Mémoire, notre très honoré
seigneur et père, du 23 avril 1615, soit exécuté dans nos îles; ce
faisant, enjoignons à tous nos officiers de chasser de nos dites îles
tous les juifs qui y ont établi leur résidence, auxquels, comme aux
ennemis déclarés du nom chrétien, nous commandons d'en sortir dans trois
mois à compter du jour de la publication des présentes, à peine de
confiscation de corps et de biens.
Article 2
Tous les esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés et instruits
dans la religion catholique, apostolique et romaine. Enjoignons aux
habitants qui achètent des nègres nouvellement arrivés d'en avertir dans
huitaine au plus tard les gouverneur et intendant des dites îles, à
peine d'amende arbitraire, lesquels donneront les ordres nécessaires
pour les faire instruire et baptiser dans le temps convenable.
Article 3
Interdisons tout exercice public d'autre religion que la religion
catholique, apostolique et romaine. Voulons que les contrevenants soient
punis comme rebelles et désobéissants à nos commandements. Défendons
toutes assemblées pour cet effet, lesquelles nous déclarons
conventicules, illicites et séditieuses, sujettes à la même peine qui
aura lieu même contre les maîtres qui lui permettront et souffriront à
l'égard de leurs esclaves.
Article 4
Ne seront préposés aucuns commandeurs à la direction des nègres, qui ne
fassent profession de la religion catholique, apostolique et romaine, à
peine de confiscation des dits nègres contre les maîtres qui les auront
préposés et de punition arbitraire contre les commandeurs qui auront
accepté ladite direction.
Article 5
Défendons à nos sujets de la religion protestante d'apporter aucun
trouble ni empêchement à nos autres sujets, même à leurs esclaves, dans
le libre exercice de la religion catholique, apostolique et romaine, à
peine de punition exemplaire.
Article 6
Enjoignons à tous nos sujets, de quelque qualité et condition qu'ils
soient, d'observer les jours de dimanches et de fêtes, qui sont gardés
par nos sujets de la religion catholique, apostolique et romaine. Leur
défendons de travailler ni de faire travailler leurs esclaves auxdits
jours depuis l'heure de minuit jusqu'à l'autre minuit à la culture de la
terre, à la manufacture des sucres et à tous autres ouvrages, à peine
d'amende et de punition arbitraire contre les maîtres et confiscation
tant des sucres que des esclaves qui seront surpris par nos officiers
dans le travail.
Article 7
Leur défendons pareillement de tenir le marché des nègres et de toute
autre marchandise auxdits jours, sur pareille peine de confiscation des
marchandises qui se trouveront alors au marché et d'amende arbitraire
contre les marchands.
Article 8
Déclarons nos sujets qui ne sont pas de la religion catholique,
apostolique et romaine incapables de contracter à l'avenir aucuns
mariages valables, déclarons bâtards les enfants qui naîtront de telles
conjonctions, que nous voulons être tenues et réputées, tenons et
réputons pour vrais concubinages.
Article 9
Les hommes libres qui auront eu un ou plusieurs enfants de leur
concubinage avec des esclaves, ensemble les maîtres qui les auront
soufferts, seront chacun condamnés en une amende de 2000 livres de
sucre, et, s'ils sont les maîtres de l'esclave de laquelle ils auront eu
lesdits enfants, voulons, outre l'amende, qu'ils soient privés de
l'esclave et des enfants et qu'elle et eux soient adjugés à l'hôpital,
sans jamais pouvoir être affranchis. N'entendons toutefois le présent
article avoir lieu lorsque l'homme libre qui n'était point marié à une
autre personne durant son concubinage avec son esclave, épousera dans
les formes observées par l'Église ladite esclave, qui sera affranchie
par ce moyen et les enfants rendus libres et légitimes.
Article 10
Les solennités prescrites par l'ordonnance de Blois et par la
Déclaration de 1639 pour les mariages seront observées tant à l'égard
des personnes libres que des esclaves, sans néanmoins que le
consentement du père et de la mère de l'esclave y soit nécessaire, mais
celui du maître seulement.
Article 11
Défendons très expressément aux curés de procéder aux mariages des
esclaves, s'ils ne font apparoir du consentement de leurs maîtres.
Défendons aussi aux maîtres d'user d'aucunes contraintes sur leurs
esclaves pour les marier contre leur gré.
Article 12
Les enfants qui naîtront des mariages entre esclaves seront esclaves et
appartiendront aux maîtres des femmes esclaves et non à ceux de leurs
maris, si le mari et la femme ont des maîtres différents.
Article 13
Voulons que, si le mari esclave a épousé une femme libre, les enfants,
tant mâles que filles, suivent la condition de leur mère et soient
libres comme elle, nonobstant la servitude de leur père, et que, si le
père est libre et la mère esclave, les enfants soient esclaves pareillement.
Article 14
Les maîtres seront tenus de faire enterrer en terre sainte, dans les
cimetières destinés à cet effet, leurs esclaves baptisés. Et, à l'égard
de ceux qui mourront sans avoir reçu le baptême, ils seront enterrés la
nuit dans quelque champ voisin du lieu où ils seront décédés.
Article 15
Défendons aux esclaves de porter aucunes armes offensives ni de gros
bâtons, à peine de fouet et de confiscation des armes au profit de celui
qui les en trouvera saisis, à l'exception seulement de ceux qui sont
envoyés à la chasse par leurs maîtres et qui seront porteurs de leurs
billets ou marques connus.
Article 16
Défendons pareillement aux esclaves appartenant à différents maîtres de
s'attrouper le jour ou la nuit sous prétexte de noces ou autrement, soit
chez l'un de leurs maîtres ou ailleurs, et encore moins dans les grands
chemins ou lieux écartés, à peine de punition corporelle qui ne pourra
être moindre que du fouet et de la fleur de lys; et, en cas de
fréquentes récidives et autres circonstances aggravantes, pourront être
punis de mort, ce que nous laissons à l'arbitrage des juges. Enjoignons
à tous nos sujets de courir sus aux contrevenants, et de les arrêter et
de les conduire en prison, bien qu'ils ne soient officiers et qu'il n'y
ait contre eux encore aucun décret.
Article 17
Les maîtres qui seront convaincus d'avoir permis ou toléré telles
assemblées composées d'autres esclaves que de ceux qui leur
appartiennent seront condamnés en leurs propres et privés noms de
réparer tout le dommage qui aura été fait à leurs voisins à l'occasion
desdites assemblées et en 10 écus d'amende pour la première fois et au
double en cas de récidive.
Article 18
Défendons aux esclaves de vendre des cannes de sucre pour quelque cause
et occasion que ce soit, même avec la permission de leurs maîtres, à
peine du fouet contre les esclaves, de 10 livres tournois contre le
maître qui l'aura permis et de pareille amende contre l'acheteur.
Article 19
Leur défendons aussi d'exposer en vente au marché ni de porter dans des
maisons particulières pour vendre aucune sorte de denrées, même des
fruits, légumes, bois à brûler, herbes pour la nourriture des bestiaux
et leurs manufactures, sans permission expresse de leurs maîtres par un
billet ou par des marques connues; à peine de revendication des choses
ainsi vendues, sans restitution de prix, pour les maîtres et de 6 livres
tournois d'amende à leur profit contre les acheteurs.
Article 20
Voulons à cet effet que deux personnes soient préposées par nos
officiers dans chaque marché pour examiner les denrées et marchandises
qui y seront apportées par les esclaves, ensemble les billets et marques
de leurs maîtres dont ils seront porteurs.
Article 21
Permettons à tous nos sujets habitants des îles de se saisir de toutes
les choses dont ils trouveront les esclaves chargés, lorsqu'ils n'auront
point de billets de leurs maîtres, ni de marques connues, pour être
rendues incessamment à leurs maîtres, si leur habitation est voisine du
lieu où leurs esclaves auront été surpris en délit: sinon elles seront
incessamment envoyées à l'hôpital pour y être en dépôt jusqu'à ce que
les maîtres en aient été avertis.
Article 22
Seront tenus les maîtres de faire fournir, par chacune semaine, à leurs
esclaves âgés de dix ans et au-dessus, pour leur nourriture, deux pots
et demi, mesure de Paris, de farine de manioc, ou trois cassaves pesant
chacune 2 livres et demie au moins, ou choses équivalentes, avec 2
livres de boeuf salé, ou 3 livres de poisson, ou autres choses à
proportion: et aux enfants, depuis qu'ils sont sevrés jusqu'à l'âge de
dix ans, la moitié des vivres ci-dessus.
Article 23
Leur défendons de donner aux esclaves de l'eau-de-vie de canne ou
guildive, pour tenir lieu de subsistance mentionnée en l'article précédent.
Article 24
Leur défendons pareillement de se décharger de la nourriture et
subsistance de leurs esclaves en leur permettant de travailler certain
jour de la semaine pour leur compte particulier.
Article 25
Seront tenus les maîtres de fournir à chaque esclave, par chacun an,
deux habits de toile ou quatre aunes de toile, au gré des maîtres.
Article 26
Les esclaves qui ne seront point nourris, vêtus et entretenus par leurs
maîtres, selon que nous l'avons ordonné par ces présentes, pourront en
donner avis à notre procureur général et mettre leurs mémoires entre ses
mains, sur lesquels et même d'office, si les avis viennent d'ailleurs,
les maîtres seront poursuivis à sa requête et sans frais; ce que nous
voulons être observé pour les crimes et traitements barbares et
inhumains des maîtres envers leurs esclaves.
Article 27
Les esclaves infirmes par vieillesse, maladie ou autrement, soit que la
maladie soit incurable ou non, seront nourris et entretenus par leurs
maîtres, et, en cas qu'ils eussent abandonnés, lesdits esclaves seront
adjugés à l'hôpital, auquel les maîtres seront condamnés de payer 6 sols
par chacun jour, pour la nourriture et l'entretien de chacun esclave.
Article 28
Déclarons les esclaves ne pouvoir rien avoir qui ne soit à leurs
maîtres; et tout ce qui leur vient par industrie, ou par la libéralité
d'autres personnes, ou autrement, à quelque titre que ce soit, être
acquis en pleine propriété à leurs maîtres, sans que les enfants des
esclaves, leurs pères et mères, leurs parents et tous autres y puissent
rien prétendre par successions, dispositions entre vifs ou à cause de
mort; lesquelles dispositions nous déclarons nulles, ensemble toutes les
promesses et obligations qu'ils auraient faites, comme étant faites par
gens incapables de disposer et contracter de leur chef.
Article 29
Voulons néanmoins que les maîtres soient tenus de ce que leurs esclaves
auront fait par leur commandement, ensemble de ce qu'ils auront géré et
négocié dans les boutiques, et pour l'espèce particulière de commerce à
laquelle leurs maîtres les auront préposés, et au cas que leurs maîtres
ne leur aient donné aucun ordre et ne les aient point préposés, ils
seront tenus seulement jusqu'à concurrence de ce qui aura tourné à leur
profit, et, si rien n'a tourné au profit des maîtres, le pécule desdits
esclaves que les maîtres leur auront permis d'avoir en sera tenu, après
que les maîtres en auront déduit par préférence ce qui pourra leur être
dû; sinon que le pécule consistât en tout ou partie en marchandises,
dont les esclaves auraient permission de faire trafic à part, sur
lesquelles leurs maîtres viendront seulement par contribution au sol la
livre avec les autres créanciers.
Article 30
Ne pourront les esclaves être pourvus d'office ni de commission ayant
quelque fonction publique, ni être constitués agents par autres que
leurs maîtres pour gérer et administrer aucun négoce, ni être arbitres,
experts ou témoins, tant en matière civile que criminelle: et en cas
qu'ils soient ouïs en témoignage, leur déposition ne servira que de
mémoire pour aider les juges à s'éclairer d'ailleurs, sans qu'on en
puisse tire aucune présomption, ni conjoncture, ni adminicule de preuve.
Article 31
Ne pourront aussi les esclaves être parties ni être (sic) en jugement en
matière civile, tant en demandant qu'en défendant, ni être parties
civiles en matière criminelle, sauf à leurs maîtres d'agir et défendre
en matière civile et de poursuivre en matière criminelle la réparation
des outrages et excès qui auront été contre leurs esclaves.
Article 32
Pourront les esclaves être poursuivis criminellement, sans qu'il soit
besoin de rendre leurs maîtres partie, (sinon) en cas de complicité: et
seront les esclaves accusés, jugés en première instance par les juges
ordinaires et par appel au Conseil souverain, sur la même instruction et
avec les mêmes formalités que les personnes libres.
Article 33
L'esclave qui aura frappé son maître, sa maîtresse ou le mari de sa
maîtresse, ou leurs enfants avec contusion ou effusion de sang, ou au
visage, sera puni de mort.
Article 34
Et quant aux excès et voies de fait qui seront commis par les esclaves
contre les personnes libres, voulons qu'ils soient sévèrement punis,
même de mort, s'il y échet.
Article 35
Les vols qualifiés, même ceux de chevaux, cavales, mulets, boeufs ou
vaches, qui auront été faits par les esclaves ou par les affranchis,
seront punis de peines afflictives, même de mort, si le cas le requiert.
Article 36
Les vols de moutons, chèvres, cochons, volailles, canne à sucre, pois,
mil, manioc ou autres légumes, faits par les esclaves, seront punis
selon la qualité du vol, par les juges qui pourront, s'il y échet, les
condamner d'être battus de verges par l'exécuteur de la haute justice et
marqués d'une fleur de lys.
Article 37
Seront tenus les maîtres, en cas de vol ou d'autre dommage causé par
leurs esclaves, outre la peine corporelle des esclaves, de réparer le
tort en leur nom, s'ils n'aiment mieux abandonner l'esclave à celui
auquel le tort a été fait; ce qu'ils seront tenus d'opter dans trois
jours, à compter de celui de la condamnation, autrement ils en seront
déchus.
Article 38
L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du
jour que son maître l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles coupées
et sera marqué d'une fleur de lis une épaule; s'il récidive un autre
mois pareillement du jour de la dénonciation, il aura le jarret coupé,
et il sera marqué d'une fleur de lys sur l'autre épaule; et, la
troisième fois, il *sera puni de mort*.
Article 39
Les affranchis qui auront donné retraite dans leurs maisons aux esclaves
fugitifs, seront condamnés par corps envers les maîtres en l'amende de
300 livres de sucre par chacun jour de rétention, et les autres
personnes libres qui leur auront donné pareille retraite, en 10 livres
tournois d'amende par chacun jour de rétention.
Article 40
*L'esclave sera puni de mort sur la dénonciation* de son maître non
complice du crime dont il aura été condamné sera estimé avant
l'exécution par deux des principaux habitants de l'île, qui seront
nommés d'office par le juge, et le prix de l'estimation en sera payé au
maître; et, pour à quoi satisfaire, il sera imposé par l'intendant sur
chacune tête de nègre payant droits la somme portée par l'estimation,
laquelle sera régalé sur chacun des dits nègres et levée par le fermier
du domaine royal pour éviter à frais.
Article 41
Défendons aux juges, à nos procureurs et aux greffiers de prendre aucune
taxe dans les procès criminels contre les esclaves, à peine de concussion.
Article 42
Pourront seulement les maîtres, lorsqu'ils croiront que leurs esclaves
l'auront mérité les faire enchaîner et les faire battre de verges ou
cordes. Leur défendons de leur donner la torture, ni de leur faire
aucune mutilation de membres, à peine de confiscation des esclaves et
d'être procédé contre les maîtres extraordinairement.
Article 43
Enjoignons à nos officiers de poursuivre criminellement les maîtres ou
les commandeurs qui auront tué un esclave étant sous leur puissance ou
sous leur direction et de punir le meurtre selon l'atrocité des
circonstances; et, en cas qu'il y ait lieu à l'absolution, permettons à
nos officiers de renvoyer tant les maîtres que les commandeurs absous,
sans qu'ils aient besoin d'obtenir de nous Lettres de grâce.
Article 44
Déclarons les esclaves être meubles et comme tels entrer dans la
communauté, n'avoir point de suite par hypothèque, se partager également
entre les cohéritiers, sans préciput et droit d'aînesse, n'être sujets
au douaire coutumier, au retrait féodal et lignager, aux droits féodaux
et seigneuriaux, aux formalités des décrets, ni au retranchement des
quatre quints, en cas de disposition à cause de mort et testamentaire.
Article 45
N'entendons toutefois priver nos sujets de la faculté de les stipuler
propres à leurs personnes et aux leurs de leur côté et ligne, ainsi
qu'il se pratique pour les sommes de deniers et autres choses mobiliaires.
Article 46
Seront dans les saisies des esclaves observées les formes prescrites par
nos ordonnances et les coutumes pour les saisies des choses mobiliaires.
Voulons que les deniers en provenant soient distribués par ordre de
saisies; ou, en cas de déconfiture, au sol la livre, après que les
dettes privilégié auront été payées et généralement que la condition des
esclaves soit réglée en toutes affaires comme celle des autres choses
mobiliaires, aux exceptions suivantes.
Article 47
Ne pourront être saisis et vendus séparément le mari, la femme et leurs
enfants impubères, s'ils sont tous sous la puissance d'un même maître;
déclarons nulles les saisies et ventes séparées qui en seront faites; ce
que nous voulons avoir lieu dans les aliénations volontaires, sous
peine, contre ceux qui feront les aliénations, d'être privés de celui ou
de ceux qu'ils auront gardés, qui seront adjugés aux acquéreurs, sans
qu'ils soient tenus de faire aucun supplément de prix.
Article 48
Ne pourront aussi les esclaves travaillant actuellement dans les
sucreries, indigoteries et habitations, âgés de quatorze ans et
au-dessus jusqu'à soixante ans, être saisis pour dettes, sinon pour ce
qui sera dû du prix de leur achat, ou que la sucrerie, indigoterie,
habitation, dans laquelle ils travaillent soit saisie réellement;
défendons, à peine de nullité, de procéder par saisie réelle et
adjudication par décret sur les sucreries, indigoteries et habitations,
sans y comprendre les nègres de l'âge susdit y travaillant actuellement.
Article 49
Le fermier judiciaire des sucreries, indigoteries, ou habitations
saisies réellement conjointement avec les esclaves, sera tenu de payer
le prix entier de son bail, sans qu'il puisse compter parmi les fruits
qu'il perçoit les enfants qui seront nés des esclaves pendant son bail.
Article 50
Voulons, nonobstant toutes conventions contraires, que nous déclarons
nulles, que lesdits enfants appartiennent à la partie saisie, si les
créanciers sont satisfaits d'ailleurs, ou à l'adjudicataire, s'il
intervient un décret; et, à cet effet, il sera fait mention dans la
dernière affiche, avant l'interposition du décret, desdits enfants nés
esclaves depuis la saisie réelle. Il sera fait mention, dans la même
affiche, des esclaves décédés depuis la saisie réelle dans laquelle ils
étaient compris.
Article 51
Voulons, pour éviter aux frais et aux longueurs des procédures, que la
distribution du prix entier de l'adjudication conjointe des fonds et des
esclaves, et de ce qui proviendra du prix des baux judiciaires, soit
faite entre les créanciers selon l'ordre de leurs privilèges et
hypothèques, sans distinguer ce qui est pour le prix des fonds d'avec ce
qui est pour le prix des esclaves.
Article 52
Et néanmoins les droits féodaux et seigneuriaux ne seront payés qu'à
proportion du prix des fonds.
Article 53
Ne seront reçus les lignagers et seigneurs féodaux à retirer les fonds
décrétés, s'ils ne retirent les esclaves vendus conjointement avec fonds
ni l'adjudicataire à retenir les esclaves sans les fonds.
Article 54
Enjoignons aux gardiens nobles et bourgeois usufruitiers, amodiateurs et
autres jouissants des fonds auxquels sont attachés des esclaves qui y
travaillent, de gouverner lesdits esclaves comme bons pères de famille,
sans qu'ils soient tenus, après leur administration finie, de rendre le
prix de ceux qui seront décédés ou diminués par maladie, vieillesse ou
autrement, sans leur faute, et sans qu'ils puissent aussi retenir comme
fruits à leur profit les enfants nés des dits esclaves durant leur
administration, lesquels nous voulons être conservés et rendus à ceux
qui en sont maîtres et les propriétaires.
Article 55
Les maîtres âgés de vingt ans pourront affranchir leurs esclaves par
tous actes vifs ou à cause de mort, sans qu'ils soient tenus de rendre
raison de l'affranchissement, ni qu'ils aient besoin d'avis de parents,
encore qu'ils soient mineurs de vingt-cinq ans.
Article 56
Les esclaves qui auront été fait légataires universels par leurs maîtres
ou nommés exécuteurs de leurs testaments ou tuteurs de leurs enfants,
seront tenus et réputés, les tenons et réputons pour affranchis.
Article 57
Déclarons leurs affranchissements faits dans nos îles, leur tenir lieu
de naissance dans nos dites îles et les esclaves affranchis n'avoir
besoin de nos lettres de naturalité pour jouir des avantages de nos
sujets naturels de notre royauté, terres et pays de notre obéissance,
encore qu'ils soient nés dans les pays étrangers.
Article 58
Commandons aux affranchis de porter un respect singulier à leurs anciens
maîtres, à leurs veuves et à leurs enfants, en sorte que l'injure qu'ils
leur auront faite soit punie plus grièvement que si elle était faite à
une autre personne: les déclarons toutefois francs et quittes envers eux
de toutes autres charges, services et droits utiles que leurs anciens
maîtres voudraient prétendre tant sur leurs personnes que sur leurs
biens et successions en qualité de patrons.
Article 59
Octroyons aux affranchis les mêmes droits, privilèges et immunités dont
jouissent les personnes nées libres; voulons que le mérite d'une liberté
acquise produise en eux, tant pour leurs personnes que pour leurs biens,
les mêmes effets que le bonheur de la liberté naturelle cause à nos
autres sujets.
Article 60
Déclarons les confiscations et les amendes qui n'ont point de
destination particulière, par ces présentes nous appartenir, pour être
payées à ceux qui sont préposés à la recette de nos droits et de nos
revenus; voulons néanmoins que distraction soit faite du tiers des dites
confiscations et amendes au profit de l'hôpital établi dans l'île où
elles auront été adjugées.
Si donnons en mandement à nos amés et féaux les Gens tenant notre
Conseil souverain établi à la Martinique, Guadeloupe, Saint-Christophe,
que ces présentes ils aient à faire lire, publier et enregistrer, et le
contenu en elles garder et observer de point en point selon leur forme
et teneur, sans contrevenir ni permettre qu'il y soit contrevenu en
quelque sorte et manière que ce soit, nonobstant tous édits,
déclarations, arrêts et usages, auxquels nous avons dérogé et dérogeons
par ces dites présentes. Car tel est notre bon plaisir ; et afin que ce
soit chose ferme et stable à toujours, nous y avons fait mettre notre
scel. Donné à Versailles au mois de mars mil six cent quatre-vingt-cinq,
et de notre règne le quarante deuxième.
Signé Louis.
par le Roi, Colbert.
Visa, Le Tellier.
scellé du grand sceau de cire verte, en lacs de soie verte et rouge.
1 <#sdfootnote1anc> La formule pose, surtout ici dans son usage légal et
constant, un problème terrible pour ceux qui « croient en Dieu »! Dieu
bouclier par son représentant d'une loi humaine !
http://books.google.fr/books?pg=PA178&dq=voltaire+%22dictionnaire+philosophique%22+guerre&id=zjYHAAAAQAAJ#v=onepage&q&f=false
<http://books.google.fr/books?pg=PA178&dq=voltaire+%22dictionnaire+philosophique%22+guerre&id=zjYHAAAAQAAJ#v=onepage&q&f=false>
*Guerre*
La famine , la peste & la guerre sont les trois ingrédients les plus
fameux de ce *bas monde*. On peut ranger dans la classe de la famine
toutes les mauvaises nourritures ou la disette nous force d'avoir
recours pour abréger notre vie dans l'espérance de la soutenir.
On comprend dans la peste, toutes les maladies contagieuses, qui font au
nombre de deux ou trois mille. Ces deux présents nous viennent de la
providence; mais la guerre qui réunit tous ces dons , nous vient de
l'imagination de trois ou quatre cents personnes, répandues fur la
surface de ce globe, sous le nom de princes ou de ministres ; & c'est
peut-être pour cette raison que dans plusieurs dédicaces on les appelle
les images vivantes de la divinité.
Le plus déterminé des flatteurs conviendra sans peine, que la guerre
traîne toujours à sa suite la peste & la famine, pour peu qu'il ait vu
les hôpitaux des armées d'Allemagne, et/ /qu'il ait passé dans quelques
villages où il se sera fait quelque grand exploit de guerre.
C'est sans doute un très-bel art que celui qui désole les campagnes,
détruit les habitations, & fait périr année commune quarante mille
hommes fur cent mille. Cette invention fut d'abord cultivée par des
nations [] assemblées pour leur bien commun ; par exemple, la diète des
Grecs déclara à la diète de la Phrygie & des peuples voisins, qu'elle
allait partir sur un millier de barques de pêcheurs , pour aller les
exterminer si elle pouvait.
Le peuple Romain assemblé jugeait qu'il était de son intérêt d'aller se
battre avant la moisson, contre le peuple de Veïes, ou contre les
Volsques : Et quelques années après , tous les Romains étant en colère
contre tous les Carthaginois, se battirent longtemps sur mer & sur
terre. Il n'en est pas de même aujourd'hui.
Un généalogiste prouve à un Prince qu'il descend en droite ligne d'un
Comte , dont les parents avaient fait un pacte de famille il y a trois
ou quatre cents ans avec une maison dont la mémoire même ne subsiste
plus. Cette maison avait des prétentions éloignées sur une province dont
le dernier possesseur est mort d'apoplexie. Le Prince & son conseil
concluent sans difficulté que cette province qui est à quelques
centaines de lieues de lui, a beau protester qu'elle ne le connaît pas,
qu'elle n'a nulle envie d'être gouvernée par lui ; que pour donner des
lois aux gens , il faut au moins avoir leur consentement : ces discours
ne parviennent pas seulement aux oreilles du Prince , dont le droit est
incontestable. Il trouve incontinent un grand nombre d'hommes qui n'ont
rien à perdre ; il les habille d'un gros drap bleu à cent dix sous
l'aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les [275] fait
tourner à droite & à gauche /; & /marche à là gloire.
Les autres Princes qui entendent parler de cette équipée, y prennent
part chacun selon son pouvoir, &/ /couvrent une petite étendue de pays
de plus de meurtriers mercenaires, que Gengis-Kan, Tamerlan , Bajazet
n'en traînèrent à leur suite.
Des peuples assez éloignés entendent dire qu'on va se battre, & qu'il y
a cinq ou six sous par jour à gagner pour eux, s'ils veulent être de la
partie ; ils se divisent aussitôt en deux bandes comme des moissonneurs,
& vont vendre leurs services à quiconque veut les employer.
Ces multitudes s'acharnent les unes contre les autres, non seulement
sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir même de/ /quoi il
s'agit.
Il se trouve à la fois cinq ou six puissances belligérantes, tantôt
trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq,
se détestant toutes également les unes les autres, s'unissant &
s'attaquant tour à tour ; tontes d'accord en un seul point,, celui de
faire tout le mal possible.
Le merveilleux de cette entreprise infernale, c'est que chaque chef des
meurtriers fait bénir ses drapeaux & invoque Dieu, solennellement, avant
d'aller exterminer son prochain. Si un chef n'a eu que le bonheur de
faire égorger deux ou trois mille hommes, il n'en remercie point Dieu;
mais lorsqu'il y en a eu environ dix mille d'exterminés par le feu & par
le fer, &/ /que pour comble de grâce quelque ville a été détruite de
fond en comble , alors on chante à quatre parties une chanson assez
longue, composée dans une langue inconnue à tous ceux qui ont combattu ,
& de plus toute farcie de barbarismes. La même chanson sert pour les
mariages & pour les naissances, ainsi que pour les meurtres; ce qui
n'est pas pardonnable, surtout dans la nation la plus renommée pour les
chansons nouvelles.
On paye partout un certain nombre de harangueurs pour célébrer ces
journées meurtrières ; Les uns sont vêtus d'un long justaucorps noir,
chargé d'un manteau écourté ; les autres ont une chemise par dessus une
robe; quelques-uns portent deux pendants d'étoffe bigarrée, par dessus
leur chemise. Tous parlent longtemps ; ils citent ce qui s'est fait
jadis en Palestine, à propos d'un combat en Vétéravie.
Le reste de l'année ces gens là déclament contre les vices. Ils prouvent
en trois points & par antithèses que les dames qui étendent légèrement
un peu de carmin fur leurs joués fraîches, seront l'objet éternel des
vengeances éternelles de l'Éternel; que Polyeucte & Athalie font les
ouvrages du Démon ; Qu'un homme qui fait servir sur sa table pour deux
cents écus de marée un jour de carême, fait immanquablement son salut ;
& qu'un pauvre homme [277] qui mange pour deux sous & demi de mouton va
pour jamais à tous les Diables.
De cinq ou six mille déclamations de cette espèce, il y en a trois ou
quatre tout au plus composées par un Gaulois nomme Massillon qu'un
honnête homme peut lire sans dégout; mais dans tous ces discours, il n'y
en a pas un seul où l'orateur ose s'élever contre ce fléau & ce crime de
la guerre, qui contient tous les fléaux & tous les crimes. Les
malheureux harangueurs parlent sans cesse contre l'amour qui est la
seule consolation du genre humain, & la seule manière de le réparer ;
ils ne disent rien des efforts abominables que nous faisons pour le
détruire.
Vous avez fait un bien mauvais sermon sur l'impureté, ô Bourdalouë !
mais aucun fur ces meurtres variés en tant de façons, sur ces rapines,
sur ces brigandages, sur cette rage universelle qui désole le monde.
Tous les vices réunis de tous les âges & de tous les lieux n'égaleront
jamais les maux que produit une seule campagne.
Misérables médecins des âmes, vous criez pendant cinq quarts d'heure sur
quelques piqures d'épingles, & vous ne dites rien sur la maladie qui
nous déchire en mille morceaux ! Philosophes moralistes , brulez tous
vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement
égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée
à l'héroïsme fera ce qu'il y a de plus affreux dans la masure entière.
Que deviennent & que m'importent l'humanité, la bienfaisance, la
modestie, la tempérance, la douceur , la sagesse, la piété, tandis
qu'une demi-livre de plomb tirée de six cents pas me fracasse le corps ,
& que je meurs à vingt ans dans des tourments inexprimables, au milieu
de cinq ou six mille mourants, tandis que mes yeux qui s'ouvrent pour la
dernière fois voient la ville où je suis né détruite par le fer & par la
flamme, & que les derniers sons qu'entendent mes oreilles sont les cris
des femmes & des enfants expirants sous des ruines, le tout pour les
prétendus intérêts d'un homme que nous ne connaissons pas ?
Ce qu'il a de pis, c'est que la guerre est un fléau inévitable. Si l'on
y prend garde, tous les hommes ont adoré le Dieu Mars. Sabaoth chez les
Juifs signifie le Dieu des armes: mais Minerve chez Homère appelle Mars
un Dieu furieux, insensé, infernal.
Guerre
La famine , la peste & la guerre sont les trois ingrédients les plus
fameux de ce bas monde. On peut ranger dans la classe de la famine
toutes les mauvaises nourritures ou la disette nous force d'avoir
recours pour abréger notre vie dans l'espérance de la soutenir.
On comprend dans la peste, toutes les maladies contagieuses, qui
font au nombre de deux ou trois mille. Ces deux présents nous viennent
de la providence; mais la guerre qui réunit tous ces dons , nous vient
de l'imagination de trois ou quatre cents personnes, répandues fur la
surface de ce globe, sous le nom de princes ou de ministres ; & c'est
peut-être pour cette raison que dans plusieurs dédicaces on les appelle
les images vivantes de la divinité.
Le plus déterminé des flatteurs conviendra sans peine, que la guerre
traîne toujours à sa suite la peste & la famine, pour peu qu'il ait vu
les hôpitaux des armées d'Allemagne, et qu'il ait passé dans quelques
villages où il se sera fait quelque grand exploit de guerre.
C'est sans doute un très-bel art que celui qui désole les campagnes,
détruit les habitations, & fait périr année commune quarante mille
hommes fur cent mille. Cette invention fut d'abord cultivée par des
nations [] assemblées pour leur bien commun ; par exemple, la diète des
Grecs déclara à la diète de la Phrygie & des peuples voisins, qu'elle
allait partir sur un millier de barques de pêcheurs , pour aller les
exterminer si elle pouvait.
Le peuple Romain assemblé jugeait qu'il était de son intérêt d'aller
se battre avant la moisson, contre le peuple de Veïes, ou contre les
Volsques : Et quelques années après , tous les Romains étant en colère
contre tous les Carthaginois, se battirent longtemps sur mer & sur
terre. Il n'en est pas de même aujourd'hui.
Un généalogiste prouve à un Prince qu'il descend en droite ligne
d'un Comte , dont les parents avaient fait un pacte de famille il y a
trois ou quatre cents ans avec une maison dont la mémoire même ne
subsiste plus. Cette maison avait des prétentions éloignées sur une
province dont le dernier possesseur est mort d'apoplexie. Le Prince &
son conseil concluent sans difficulté que cette province qui est à
quelques centaines de lieues de lui, a beau protester qu'elle ne le
connaît pas, qu'elle n'a nulle envie d'être gouvernée par lui ; que pour
donner des lois aux gens , il faut au moins avoir leur consentement :
ces discours ne parviennent pas seulement aux oreilles du Prince , dont
le droit est incontestable. Il trouve incontinent un grand nombre
d'hommes qui n'ont rien à perdre ; il les habille d'un gros drap bleu à
cent dix sous l'aune, borde leurs chapeaux avec du gros fil blanc, les
[275] fait tourner à droite & à gauche ; & marche à là gloire.
Les autres Princes qui entendent parler de cette équipée, y prennent
part chacun selon son pouvoir, & couvrent une petite étendue de pays de
plus de meurtriers mercenaires, que Gengis-Kan, Tamerlan , Bajazet n'en
traînèrent à leur suite.
Des peuples assez éloignés entendent dire qu'on va se battre, &
qu'il y a cinq ou six sous par jour à gagner pour eux, s'ils veulent
être de la partie ; ils se divisent aussitôt en deux bandes comme des
moissonneurs, & vont vendre leurs services à quiconque veut les employer.
Ces multitudes s'acharnent les unes contre les autres, non seulement
sans avoir aucun intérêt au procès, mais sans savoir même de quoi il s'agit.
Il se trouve à la fois cinq ou six puissances belligérantes, tantôt
trois contre trois, tantôt deux contre quatre, tantôt une contre cinq,
se détestant toutes également les unes les autres, s'unissant &
s'attaquant tour à tour ; tontes d'accord en un seul point,, celui de
faire tout le mal possible.
Le merveilleux de cette entreprise infernale, c'est que chaque chef
des meurtriers fait bénir ses drapeaux & invoque Dieu, solennellement,
avant d'aller exterminer son prochain. Si un chef n'a eu que le bonheur
de faire égorger deux ou trois mille hommes, il n'en remercie point
Dieu; mais lorsqu'il y en a eu environ dix mille d'exterminés par le feu
& par le fer, & que pour comble de grâce quelque ville a été détruite de
fond en comble , alors on chante à quatre parties une chanson assez
longue, composée dans une langue inconnue à tous ceux qui ont combattu ,
& de plus toute farcie de barbarismes. La même chanson sert pour les
mariages & pour les naissances, ainsi que pour les meurtres; ce qui
n'est pas pardonnable, surtout dans la nation la plus renommée pour les
chansons nouvelles.
On paye partout un certain nombre de harangueurs pour célébrer ces
journées meurtrières ; Les uns sont vêtus d'un long justaucorps noir,
chargé d'un manteau écourté ; les autres ont une chemise par dessus une
robe; quelques-uns portent deux pendants d'étoffe bigarrée, par dessus
leur chemise. Tous parlent longtemps ; ils citent ce qui s'est fait
jadis en Palestine, à propos d'un combat en Vétéravie.
Le reste de l'année ces gens là déclament contre les vices. Ils
prouvent en trois points & par antithèses que les dames qui étendent
légèrement un peu de carmin fur leurs joués fraîches, seront l'objet
éternel des vengeances éternelles de l'Éternel; que Polyeucte & Athalie
font les ouvrages du Démon ; Qu'un homme qui fait servir sur sa table
pour deux cents écus de marée un jour de carême, fait immanquablement
son salut ; & qu'un pauvre homme [277] qui mange pour deux sous & demi
de mouton va pour jamais à tous les Diables.
De cinq ou six mille déclamations de cette espèce, il y en a trois
ou quatre tout au plus composées par un Gaulois nomme Massillon qu'un
honnête homme peut lire sans dégout; mais dans tous ces discours, il n'y
en a pas un seul où l'orateur ose s'élever contre ce fléau & ce crime de
la guerre, qui contient tous les fléaux & tous les crimes. Les
malheureux harangueurs parlent sans cesse contre l'amour qui est la
seule consolation du genre humain, & la seule manière de le réparer ;
ils ne disent rien des efforts abominables que nous faisons pour le
détruire.
Vous avez fait un bien mauvais sermon sur l'impureté, ô Bourdalouë !
mais aucun fur ces meurtres variés en tant de façons, sur ces rapines,
sur ces brigandages, sur cette rage universelle qui désole le monde.
Tous les vices réunis de tous les âges & de tous les lieux n'égaleront
jamais les maux que produit une seule campagne.
Misérables médecins des âmes, vous criez pendant cinq quarts d'heure
sur quelques piqures d'épingles, & vous ne dites rien sur la maladie qui
nous déchire en mille morceaux ! Philosophes moralistes , brulez tous
vos livres. Tant que le caprice de quelques hommes fera loyalement
égorger des milliers de nos frères, la partie du genre humain consacrée
à l'héroïsme fera ce qu'il y a de plus affreux dans la masure entière.
Que deviennent & que m'importent l'humanité, la bienfaisance, la
modestie, la tempérance, la douceur , la sagesse, la piété, tandis
qu'une demi-livre de plomb tirée de six cents pas me fracasse le corps ,
& que je meurs à vingt ans dans des tourments inexprimables, au milieu
de cinq ou six mille mourants, tandis que mes yeux qui s'ouvrent pour la
dernière fois voient la ville où je suis né détruite par le fer & par la
flamme, & que les derniers sons qu'entendent mes oreilles sont les cris
des femmes & des enfants expirants sous des ruines, le tout pour les
prétendus intérêts d'un homme que nous ne connaissons pas ?
Ce qu'il a de pis, c'est que la guerre est un fléau inévitable. Si l'on
y prend garde, tous les hommes ont adoré le Dieu Mars. Sabaoth chez les
Juifs signifie le Dieu des armes: mais Minerve chez Homère appelle Mars
un Dieu furieux, insensé, infernal.
comment aborder le méchant, comment le définir ?
Le méchant est-ce lui qui dans une époque vit une épique épopée, est-ce
le philosophe
Le français, selon Voltaire, ne comprend rien à ce qui est épique !
Serait-il philosophe ?
Dictionnaire philosophique, Volume 6 Par Voltaire
MÉCHANT.
On nous crie que la nature humaine est essentiellement perverse, que
l'homme est né enfant du diable et méchant. Rien n'est plus malavisé;
car, mon ami, toi qui me prêches que tout le monde est né pervers, [170]
tu m'avertis donc que tu es né tel, qu'il faut que je me défie de toi
comme d'un renard ou d'un *crocodile^1 <#sdfootnote1sym>*. Oh point ! me
dis-tu, je suis régénéré, je ne suis ni hérétique ni infidèle, on peut
se fier à moi. Mais le reste du genre humain qui est ou hérétique, ou ce
que tu appelles infidèle, ne sera donc qu'un assemblage de monstres; et
toutes les fois que tu parleras à un luthérien, ou à un Turc, tu dois
être sûr qu'ils te voleront et qu'ils t'assassineront, car ils sont
enfants du diable; ils sont nés méchants; l'un n'est point régénéré , et
l'autre est dégénéré. Il serait bien plus raisonnable, bien plus beau de
dire aux hommes: «Vous « êtes tous nés bons; voyez combien il serait
affreux « de corrompre la pureté de votre être.» Il eût fallu en user
avec le genre humain comme on en use avec tous les hommes en
particulier. Un chanoine mène-t-il une vie scandaleuse, on lui dit :
Est-il possible que vous déshonoriez la dignité de chanoine ? On fait
souvenir un homme de robe qu'il a l'honneur d'être conseiller du roi, et
qu'il doit l'exemple. On dit à un soldat pour l'encourager : Songe que
tu es du régiment de Champagne. Ou devrait dire à chaque individu :
Souviens-toi de ta dignité d'homme.
Et en effet, malgré qu'on en ait, on en revient toujours là; car que
veut dire ce mot si fréquemment employé chez toutes les nations,
/rentrez en vous-même ? /Si vous étiez né enfant du diable, si votre
origine était criminelle, si votre sang était formé d'une liqueur
infernale, ce mot, /rentrez en vous-même, /signifierait, consultez,
suivez votre nature diabolique, soyez imposteur, voleur, assassin, c'est
la loi de votre père.
L'homme n'est point né méchant; il le devient, comme il devient malade.
Des médecins se présentent et lui disent, Vous êtes né malade; il est
bien sûr que ces médecins, quelque chose qu'ils disent et qu'ils
fassent, ne le guériront pas si sa maladie est inhérente à sa nature; et
ces raisonneurs sont très malades eux-mêmes.
Assemblez tous les enfants de l'univers, vous ne verrez en eux que
l'innocence, la douceur et la crainte; s'ils étaient nés méchants,
malfaisants, cruels, ils en montreraient quelque signe, comme les petits
serpents cherchent à mordre, et les petits tigres à déchirer. Mais la
nature n'ayant pas donné à l'homme plus d'armes offensives qu'aux
pigeons et aux lapins, elle ne leur a pu donner un instinct qui les
porte à détruire.
L'homme n'est donc pas né mauvais; pourquoi plusieurs sont-ils donc
infectés de cette peste de la méchanceté ? c'est que ceux qui sont à
leur tête étant pris de la maladie, la communiquent au reste des hommes,
comme une femme attaquée du mal que Christophe Colomb rapporta
d'Amérique, répand ce venin d'un bout de l'Europe à l'autre. Le premier
ambitieux a corrompu la terre.
Vous m'allez dire que ce premier monstre a déployé le germe d'orgueil,
de rapine, de fraude, de cruauté, qui est dans tous les hommes. J'avoue
qu'en général la plupart de nos frères peuvent acquérir ces qualités;
mais tout le monde a-t-il la fièvre putride, la pierre et la gravelle,
parce que tout le monde y est exposé ?
[172]
Il y a des nations entières qui ne sont point méchantes ; les
Philadelphiens, les Banians, n'ont jamais tué personne. Les Chinois, les
peuples du Tunquin, de Lao, de Siam, du Japon même, depuis plus de cent
ans, ne connaissent point la guerre. A peine voit-on en dix ans un de
ces grands crimes qui étonnent la nature humaine, dans les villes de
Rome, de Venise, de Paris, de Londres, d'Amsterdam, villes où pourtant
la cupidité, mère de tous les crimes, est extrême.
Si les hommes étaient essentiellement méchants, s'ils naissaient tous
soumis à un être aussi malfaisant que malheureux, qui pour se venger de
son supplice leur inspirerait toutes ses fureurs , on verrait tous les
matins les maris assassinés par leurs femmes, et les pères par leurs
enfants, comme on voit à l'aube du jour des poules étranglées par une
fouine qui est venue sucer leur sang.
S'il y a un milliard d'hommes sur la terre, c'est beaucoup; cela donne
environ cinq cents millions de femmes qui cousent, qui filent, qui
nourrissent leurs petits, qui tiennent la maison ou la cabane propre, et
qui médisent un peu de leurs voisines. Je ne vois pas quel grand mal ces
pauvres innocentes font sur la terre. Sur ce nombre d'habitants du
globe, il y a deux cents millions d'enfants au moins, qui certainement
ne tuent ni ne pillent, et environ autant de vieillards ou de malades
qui n'en ont pas le pouvoir. Restera tout au plus cent millions de
jeunes gens robustes et capables du crime. De ces cent millions il y en
a quatre-vingt-dix continuellement occupés à forcer la terre, par un
travail prodigieux, à leur fournir la nourriture et le vêtement ;
ceux-là n'ont guère le temps de malfaire.
Dans les dix millions restants seront compris les gens oisifs et de
bonne compagnie, qui veulent jouir doucement; les hommes à talents
occupés de leurs professions; les magistrats, les prêtres, visiblement
intéressés à mener une vie pure, au moins en apparence. Il ne restera
donc de vrais méchants que quelques politiques, soit séculiers, soit
réguliers, qui veulent toujours troubler le monde, et quelques milliers
de vagabonds qui louent leurs services à ces politiques. Or il n'y a
jamais à-la-fois un million de ces bêtes féroces employées; et dans ce
nombre je compte les voleurs de grands chemins. Vous avez donc tout au
plus sur la terre, dans les temps les plus orageux, un homme sur mille
qu'on peut appeler méchant, encore ne l'est-il pas toujours.
Il y a donc infiniment moins de mal sur la terre qu'on ne dit et qu'on
ne croit. I1 y en a encore trop, sans doute; on voit des malheurs et des
crimes horribles : mais le plaisir de se plaindre et d'exagérer est si
grand, qu'à la moindre égratignure vous criez que la terre regorge de
sang. Avez-vous été trompé, tous les hommes sont des parjures. Un esprit
mélancolique qui a souffert une injustice voit l'univers couvert de
damnés, comme un jeune voluptueux soupant avec sa dame, au sortir de
l'Opéra, n'imagine pas qu'il y ait des infortunés.
Il est regrettable que le problème religieux soit aussi puissant dans ce
texte, l'homme ne serait-il méchant que par rapport à une religion ?
Quel serait alors l'éclat de rire d'un Dolmancé !
Pour ce qui est des informations sur les peuples du Tonkin, du Laos et
autres lieux, elles prêtent, de nos jours, à sourire sur la légèreté des
affirmations, avait beau mentir qui parle de pays lointains ou qui en
vient !
De nos jours, le mensonge pour énorme qu'il soit pourrait-être vérifié,
paresse des hommes, ils supposent leur opinion juste et parfaite.
Pour la conclusion, elle rappelle Leibniz et Pascal.
La nature semble renvoyer à Dieu, et le politique à l'homme !
1 <#sdfootnote1anc> « Le crocodile, ou la guerre du bien et du mal »
Saint-Martin.
Le marquis de Sade nous offre Dolmancé, l'instituteur immoral, qui joue
sur la philosophie des Lumières, et plus aisément sur le matérialisme
(ou fatalisme). Les conclusions eussent-elles horrifié le généreux Diderot ?
L'oeuvre du Marquis de Sade : Zoloé, Justine, Juliette, la Philosophie
dans le boudoir, <http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2066455.r=.langFR>
http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k2066455.r=.langFR
Dolmancé : Eh bien, petit ange, es-tu convertie ? cesses-tu de croire
que la sodomie soit un crime ?
Eugénie : Et quand elle en serait un, que m'importe ? Ne m'avez-vous pas
démontré le néant des crimes ? Il est bien peu d'actions maintenant qui
soient criminelles à mes yeux.
Dolmancé : *Il n'est de crime à rien*, chère fille, à quoi que ce soit
au monde : la plus monstrueuse des actions n'a-t-elle pas un côté par
lequel elle nous est propice ?
Eugénie : Qui en doute ?
Dolmancé : Eh bien, de ce moment elle cesse d'être un crime ; car, pour
que ce qui sert l'un en nuisant à l'autre fût un crime, il faudrait
démontrer que l'être lésé est plus précieux à la nature que l'être servi
: or *tous les individus étant égaux* aux yeux de la nature, cette
prédilection est impossible ; donc l'action qui sert à l'un en nuisant à
l'autre est d'une indifférence parfaite à la nature.
Eugénie : Mais si l'action nuisait à une très grande majorité
d'individus, et qu'elle ne nous rapportât à nous qu'une très légère dose
de plaisir, ne serait-il pas affreux de s'y livrer alors ?
Dolmancé : Pas davantage, parce qu'il n'y a aucune comparaison entre ce
qu'éprouvent les autres et ce que nous ressentons ; la plus forte dose
de douleur chez les autres doit assurément être nulle pour nous, et le
plus léger chatouillement de plaisir éprouvé par nous nous touche ; donc
nous devons, à quel prix que ce soit, préférer ce léger chatouillement
qui nous délecte à cette somme immense des malheurs d'autrui, qui ne
saurait nous atteindre. Mais s'il arrive, au contraire, que la
singularité de nos organes, une construction bizarre, nous rendent
agréables les douleurs du prochain, ainsi que cela arrive souvent : qui
doute alors que nous ne devions incontestablement préférer cette douleur
d'autrui qui nous amuse, à l'absence de cette douleur qui deviendrait
une privation pour nous ? La source de toutes nos erreurs en morale
vient de l'admission ridicule de ce fil de fraternité qu'inventèrent les
chrétiens dans leur siècle d'infortune et de détresse. *Contraints à
mendier la pitié des autres, il n'était pas maladroit d'établir qu'ils
étaient tous frères*. Comment refuser des secours d'après une telle
hypothèse ? Mais il est impossible d'admettre cette doctrine. Ne
naissons-nous pas tous isolés ? je dis plus, tous ennemis les uns des
autres, tous dans un état de guerre perpétuelle et réciproque ? Or, je
vous demande si cela serait dans la supposition que les vertus exigées
par ce prétendu fil de fraternité fussent réellement dans la nature. Si
sa voix les inspirait aux hommes, ils les éprouveraient dès en naissant.
*Dès lors, la pitié, la bienfaisance, l'humanité seraient des vertus
naturelles*, dont il serait impossible de se défendre, et qui rendraient
cet état primitif de l'homme sauvage totalement contraire à ce que nous
le voyons.
Eugénie : Mais si, comme vous le dites, la nature fait naître les hommes
isolés, tous indépendants les uns des autres, au moins m'accorderez-vous
que les besoins, en les rapprochant, ont dû nécessairement établir
quelques liens entre eux ; de là, ceux du sang nés de leur alliance
réciproque, ceux de l'amour, de l'amitié, de la reconnaissance ; vous
respecterez au moins ceux-là, j'espère ?
Dolmancé : Pas plus que les autres, en vérité ; mais analysons-les, je
le veux : un coup d'œil rapide, Eugénie, sur chacun en particulier.
Direz-vous, par exemple, que le besoin de me marier, ou pour voir
prolonger ma race, ou pour arranger ma fortune, doit établir des liens
indissolubles ou sacrés avec l'objet auquel je m'allie ? Ne serait-ce
pas, je vous le demande, une absurdité que de soutenir cela ? Tant que
dure l'acte du coït, je peux, sans doute, avoir besoin de cet objet pour
y participer ; mais sitôt qu'il est satisfait, que reste-t-il, je vous
prie, entre lui et moi ? et quelle obligation réelle enchaînera à lui ou
à moi les résultats de ce coït ? *Ces derniers liens furent les fruits
de la frayeur qu'eurent les parents d'être abandonnés dans leur
vieillesse, et les soins intéressés qu'ils ont de nous dans notre
enfance ne sont que pour mériter ensuite les mêmes attentions dans leur
dernier âge*. Cessons d'être la dupe de tout cela : nous ne devons rien
à nos parents... pas la moindre chose, Eugénie, et, comme c'est bien
moins pour nous que pour eux qu'ils ont travaillé, il nous est permis de
les détester, et de nous en défaire même, si leur procédé nous irrite ;
nous ne devons les aimer que s'ils agissent bien avec nous, et cette
tendresse alors ne doit pas avoir un degré de plus que celle que nous
aurions pour d'autres amis, parce que les droits de la naissance
n'établissent rien, ne fondent rien, et qu'en les scrutant avec sagesse
et réflexion, nous n'y trouverons sûrement que des raisons de haine pour
ceux qui, ne songeant qu'à leurs plaisirs, ne nous ont donné souvent
qu'une existence malheureuse ou malsaine.
Vous me parlez des liens de l'amour, Eugénie ; puissiez-vous ne les
jamais connaître ! Ah ! qu'un tel sentiment, pour le bonheur que je vous
souhaite, n'approche jamais de votre cœur ! Qu'est-ce que l'amour ? On
ne peut le considérer, ce me semble, que comme l'effet résultatif des
qualités d'un bel objet sur nous ; ces effets nous transportent ; ils
nous enflamment ; si nous possédons cet objet, nous voilà contents ;
s'il nous est impossible de l'avoir, nous nous désespérons. Mais quelle
est la base de ce sentiment ?... le désir. Quelles sont les suites de ce
sentiment ?... la folie. Tenons-nous-en donc au motif, et
garantissons-nous des effets. Le motif est de posséder l'objet : eh bien
! tâchons de réussir, mais avec sagesse ; jouissons-en dès que nous
l'avons ; consolons-nous dans le cas contraire : mille autres objets
semblables, et souvent bien meilleurs, nous consoleront de la perte de
celui-là ; tous les hommes, toutes les femmes se ressemblent : il n'y a
point d'amour qui résiste aux effets d'une réflexion saine. Oh ! quelle
duperie que cette ivresse qui, absorbant en nous le résultat des sens,
nous met dans un tel état que nous ne voyons plus, que nous n'existons
plus que par cet objet follement adoré ! Est-ce donc là vivre ? N'est-ce
pas bien plutôt se priver volontairement de toutes les douceurs de la
vie ? N'est-ce pas vouloir rester dans une fièvre brûlante qui nous
absorbe et qui nous dévore, sans nous laisser d'autre bonheur que des
jouissances métaphysiques, si ressemblantes aux effets de la folie ? Si
nous devions toujours l'aimer, cet objet adorable, s'il était certain
que nous ne dussions jamais l'abandonner, ce serait encore une
extravagance sans doute, mais excusable au moins. Cela arrive-t-il ?
A-t-on beaucoup d'exemples de ces liaisons éternelles qui ne se sont
jamais démenties ? Quelques mois de jouissance, remettant bientôt
l'objet à sa véritable place, nous font rougir de l'encens que nous
avons brûlé sur ses autels, et nous arrivons souvent à ne pas même
concevoir qu'il ait pu nous séduire à ce point.
Ô filles voluptueuses, livrez-nous donc vos corps tant que vous le
pourrez ! Foutez, divertissez-vous, voilà l'essentiel ; mais fuyez avec
soin l'amour. Il n'y a de bon que son physique, disait le naturaliste
Buffon, et ce n'était pas sur cela seul qu'il raisonnait en bon
philosophe. je le répète, amusez-vous ; mais n'aimez point ; ne vous
embarrassez pas davantage de l'être : ce n'est pas de s'exténuer en
lamentations, en soupirs, en œillades, en billets doux qu'il faut ;
c'est de foutre, c'est de multiplier et de changer souvent ses fouteurs,
c'est de s'opposer fortement surtout à ce qu'un seul veuille vous
captiver, parce que le but de ce constant amour serait, en vous liant à
lui, de vous empêcher de vous livrer à un autre, égoïsme cruel, qui
deviendrait bientôt fatal à vos plaisirs. Les femmes ne sont pas faites
pour un seul homme : c'est pour tous que les a créées la nature.
N'écoutant que cette voix sacrée, qu'elles se livrent indifféremment à
tous ceux qui veulent d'elles. Toujours putains, jamais amantes, fuyant
l'amour, adorant le plaisir, ce ne seront plus que des roses qu'elles
trouveront dans la carrière de la vie, ce ne seront plus que des fleurs
qu'elles nous prodigueront ! Demandez, Eugénie, demandez à la femme
charmante qui veut bien se charger de votre éducation le cas qu'il faut
faire d'un homme quand on en a joui. (Assez bas pour n'être pas entendu
d'Augustin.) Demandez-lui si elle ferait un pas pour conserver cet
Augustin qui fait aujourd'hui ses délices. Dans l'hypothèse où l'on
voudrait le lui enlever, elle en prendrait un autre, ne penserait plus à
celui-ci, et, bientôt lasse du nouveau, elle l'immolerait elle-même dans
deux mois, si de nouvelles jouissances devaient naître de ce sacrifice.
Mme de Saint-Ange : Que ma chère Eugénie soit bien sûre que Dolmancé lui
explique ici mon cœur, ainsi que celui de toutes les femmes, comme si
nous lui en ouvrions les replis.
Dolmancé : La dernière partie de mon analyse porte donc sur les liens de
l'amitié et sur ceux de la reconnaissance. Respectons les premiers, j'y
consens, tant qu'ils nous sont utiles ; *gardons nos amis tant qu'ils
nous servent* ; oublions-les dès que nous n'en tirons plus rien ce n'est
jamais que pour soi qu'il faut aimer les gens ; les aimer pour eux-mêmes
n'est qu'une duperie ; jamais il n'est dans la nature d'inspirer aux
hommes d'autres mouvements, d'autres sentiments que ceux qui doivent
leur être bons à quelque chose ; rien n'est égoïste comme la nature ;
soyons-le donc aussi, si nous voulons accomplir ses lois. *Quant à la
reconnaissance*, Eugénie, c'est le plus faible de tous les liens sans
doute. Est-ce donc pour nous que les hommes nous obligent ? N'en croyons
rien, ma chère ; c'est par ostentation, par orgueil. N'est-il donc pas
humiliant dès lors de devenir ainsi le jouet de l'amour-propre des
autres ? Ne l'est-il pas encore davantage d'être obligé ? Rien de plus à
charge qu'un bienfait reçu. Point de milieu : il faut le rendre ou en
être avili. Les âmes fières se font mal au poids du bienfait : il pèse
sur elles avec tant de violence que le seul sentiment qu'elles exhalent
est de la haine pour le bienfaiteur. Quels sont donc maintenant, à votre
avis, les liens qui suppléent à l'isolement où nous a créés la nature ?
Quels sont ceux qui doivent établir des rapports entre les hommes ? A
quels titres les aimerons-nous, les chérirons-nous, les préférerons-nous
à nous-mêmes ? De quel droit soulagerons-nous leur infortune ? Où sera
maintenant dans nos âmes le berceau de vos belles et inutiles vertus de
bienfaisance, d'humanité, de charité, indiquées dans le code absurde de
quelques religions imbéciles, qui, prêchées par des imposteurs ou par
des mendiants, durent nécessairement conseiller ce qui pouvait les
soutenir ou les tolérer ? Eh bien, Eugénie, admettez-vous encore quelque
chose de sacré parmi les hommes ? Concevez-vous quelques raisons de ne
pas toujours nous préférer à eux ?
Eugénie : Ces leçons, que mon cœur devance, me flattent trop pour que
mon esprit les récuse.
Mme de Saint-Ange : Elles sont dans la nature, Eugénie : la seule
approbation que tu leur donnes le prouve ; à peine éclose de son sein,
comment ce que tu sens pourrait-il être le fruit de la corruption ?
Eugénie : Mais si toutes les erreurs que vous préconisez sont dans la
nature, pourquoi les lois s'y opposent-elles ?
Dolmancé : Parce que *les lois ne sont pas faites pour le particulier,
mais pour le général*, ce qui les met dans une perpétuelle contradiction
avec l'intérêt, attendu que l'intérêt personnel l'est toujours avec
l'intérêt général. Mais les lois, bonnes pour la société, sont très
mauvaises pour l'individu qui la compose ; car, pour une fois qu'elles
le protègent ou le garantissent, elles le gênent et le captivent les
trois quarts de sa vie ; aussi l'homme sage et plein de mépris pour
elles les tolère-t-il, comme il fait des serpents et des vipères, qui,
bien qu'ils blessent ou qu'ils empoisonnent, servent pourtant
quelquefois dans la médecine ; il se garantira des lois comme il fera de
ces bêtes venimeuses ; il s'en mettra à l'abri par des précautions, par
des mystères, toutes choses faciles à la sagesse et à la prudence. Que
la fantaisie de quelques crimes vienne enflammer votre âme, Eugénie, et
soyez bien certaine de les commettre en paix, entre votre amie et moi.
Eugénie : Ah ! cette fantaisie est déjà dans mon cœur !
Belle réponse de Voltaire à Rousseau, là encore, les raisonnements de
l'un s'opposent aux raisonnements de l'autre!
Oeuvres de J.J. Rousseau, Volume 17 Par Jean Jacques Rousseau
[226]
...
« Homme, prends patience, me disent Pope et Leibnitz, les maux sont un
effet nécessaire de la nature et de la constitution de cet univers.
L'Être éternel et bienfaisant qui le gouverne eût voulu t'en garantir:
de toutes les économies possibles, il a choisi celle qui réunissait le
moins de mal et le plus de bien; ou, pour dire la même chose encore plus
crûment s'il le faut, s'il n'a pas mieux fait, c'est qu'il ne pouvait
mieux faire. »
Que me dit maintenant votre poème ? /« /Souffre à jamais, malheureux.
S'il est un Dieu qui t'ait créé, sans doute il est tout puissant, il
pouvait prévenir « tous tes maux : n'espère donc jamais qu'ils
finissent, car on ne saurait voir pourquoi tu existes, si ce n'est pour
souffrir et mourir. » Je ne sais ce qu'une pareille doctrine peut avoir
de plus consolant que l'optimisme et que la fatalité même; pour moi,
j'avoue qu'elle me paraît plus cruelle encore que le manichéisme. Si
l'embarras de l'origine du mal vous forçait d'altérer quelqu'une des
perfections de Dieu, pourquoi vouloir justifier sa puissance aux dépens
de sa bonté ? S'il faut choisir entre deux erreurs, j'aime encore mieux
la première.
Vous ne voulez pas, monsieur, qu'on regarde votre ouvrage comme un poème
contre la providence ; et je me garderai bien de lui donner ce nom,
quoique vous ayez qualifié de livre^1 <#sdfootnote1sym> contre le genre
humain un écrit où je plaidais la cause du genre humain contre lui-même.
Je sais la distinction qu'il faut faire entre les intentions d'un auteur
et les conséquences qui peuvent se tirer de sa doctrine. La juste
défense de moi-même m'oblige seulement à vous faire observer qu'en
peignant les misères humaines, mon but était excusable et même louable,
à ce que je crois : car je montrais aux hommes comment ils faisaient
leurs malheurs eux-mêmes, et par conséquent comment ils les pouvaient
éviter.
Je ne vois pas qu'on puisse chercher la source du mal moral ailleurs que
dans l'homme libre, perfectionné , partant corrompu ; et quant aux maux
physiques, si la matière sensible et impassible est une contradiction,
comme il me le semble , ils sont inévitables dans tout système dont
l'homme fait partie ; et alors la question n'est point pourquoi l'homme
n'est pas parfaitement heureux, mais pourquoi il existe. De plus, je
crois avoir montré qu'excepté la mort qui n'est presque un mal que par
les préparatifs dont on la fait précéder, la plupart de nos maux
physiques sont encore notre ouvrage. Sans quitter votre sujet de
Lisbonne, convenez, par exemple, que la nature n'avait point rassemblé
là vingt mille maisons de six à sept étages; et que, si les habitants de
cette grande ville eussent été dispersés plus également et plus
légèrement logés, le dégât eût été beaucoup moindre, et peut-être nul.
Tout eût fui au premier ébranlement, et on les eût vus le lendemain à
vingt lieues de là, tout aussi gais que s'il n'était rien arrivé. Mais
il faut rester, s'opiniâtrer autour des masures, s'exposer à de
nouvelles secousses, parce que ce qu'on laisse vaut mieux que ce qu'on
peut emporter. Combien de malheureux ont péri dans ce désastre pour
vouloir prendre, l'un ses habits, l'autre ses papiers, l'autre son
argent ! Ne sait-on pas que la personne de chaque homme est devenue la
moindre partie de lui-même, et que ce n'est presque pas la peine de la
sauver quand on a perdu tout le reste ?
Vous auriez voulu que le tremblement se fut fait au fond d'un désert
plutôt qu'à Lisbonne. Peut-on douter qu'il ne s'en forme aussi dans les
déserts ? mais nous n'en parlons point, parce qu'ils ne font aucun mal
aux messieurs des villes, les seuls hommes dont nous tenions compte. Ils
en font peu même aux animaux et aux sauvages qui habitent épars ces
lieux retirés, et qui ne craignent ni la chute des toits, ni
l'embrasement des maisons. Mais que signifierait un pareil privilège ?
Serait-ce donc à dire que l'ordre du monde doit changer selon nos
caprices, que la nature doit être soumise à nos lois, et que pour lui
interdire un tremblement de terre en quelque lieu, nous n'avons qu'à y
bâtir une ville ?
Il y a des événements qui nous frappent souvent plus ou moins, selon les
faces par lesquelles on les considère, et qui perdent beaucoup de
l'horreur qu'ils inspirent au premier aspect, quand on veut les examiner
de près. J'ai appris dans /Zadig, /et la nature me confirme de jour en
jour, qu'une mort accélérée n'est pas toujours un mal réel, et qu'elle
peut quelquefois passer pour un bien relatif. De tant d'hommes écrasés
sous les ruines de Lisbonne, plusieurs, sans doute, ont évité de plus
grands malheurs; et malgré ce qu'une pareille description a de touchant
et fournit à la poésie, il n'est pas sûr qu'un seul de ces infortunés
ait plus souffert que si, selon le cours ordinaire des choses, il eût
attendu dans de longues angoisses la mort qui l'est venue surprendre.
Est-il une fin plus triste que celle d'un mourant qu'on accable de soins
inutiles, qu'un notaire et des héritiers ne laissent pas respirer, que
les médecins assassinent dans son lit à leur aise, et à qui des prêtres
barbares font avec art savourer la mort ? Pour moi, je vois partout que
les maux auxquels nous assujettit la nature sont moins cruels que ceux
que nous y ajoutons.
Mais, quelque ingénieux que nous puissions être à fomenter nos misères à
force de belles institutions, nous n'avons pu jusqu'à présent nous
perfectionner au point de nous rendre généralement la vie à charge, et
de préférer le néant à notre existence, sans quoi le découragement et le
désespoir se seraient bientôt emparés du plus grand nombre, et le genre
humain n'eût pu subsister longtemps. Or, s'il est mieux pour nous d'être
que de n'être pas, c'en serait assez pour justifier notre existence,
quand même nous n'aurions aucun dédommagement à attendre des maux que
nous avons à souffrir, et que ces maux seraient aussi grands que vous
les dépeignez. Mais il est difficile de trouver, sur ce point, de la
bonne foi chez les hommes, et de bons calculs chez les philosophes,
parce que ceux-ci, dans la comparaison des biens et des maux, oublient
toujours le doux sentiment de l'existence indépendant de toute autre
sensation, et que la vanité de mépriser la mort engage les autres à
calomnier la vie, à peu près comme ces femmes qui, avec une robe tachée
et des ciseaux, prétendent aimer mieux des trous que des taches.
Vous pensez, avec Érasme, que peu de gens voudraient renaître aux mêmes
conditions qu'ils ont vécu ; mais tel tient sa marchandise fort haut,
qui en rabattrait beaucoup s'il avait quelque espoir de conclure le
marché. D'ailleurs, qui dois-je croire que vous avez consulté sur cela ?
des riches, peut-être, rassasiés de faux plaisirs, [231] mais ignorant
les véritables, toujours ennuyés de la vie, et toujours tremblants de la
perdre ; peut-être des gens de lettres, de tous les ordres d'hommes le
plus sédentaire, le plus malsain, le plus réfléchissant, et par
conséquent le plus malheureux. Voulez-vous trouver des hommes de
meilleure composition , ou, du moins, communément plus sincères, et qui,
formant le plus grand nombre, doivent au moins pour cela être écoutés
par préférence ; consultez un honnête bourgeois qui aura passé une vie
obscure et tranquille, sans projets et sans ambition, un bon artisan qui
vit commodément de son métier ; un paysan même, non de France, où l'on
prétend qu'il faut les faire mourir de misère afin qu'ils nous fassent
vivre, mais du pays, par exemple, où vous êtes, et généralement de tout
pays libre. J'ose poser en fait qu'il n'y a peut-être pas dans le
Haut-Valais un seul montagnard mécontent de sa vie presque automate , et
qui n'acceptât volontiers, au lieu même du paradis qu'il attend et qui
lui est dû, le marché de renaître sans cesse pour végéter ainsi
perpétuellement. Ces différences me font croire que c'est souvent l'abus
que nous faisons de la vie qui nous la rend à charge; et j'ai bien moins
bonne opinion de ceux qui sont fâchés d'avoir vécu, que de celui qui
peut dire avec Caton : /Nec me vixisse pœnitet, quoniàm ità vixi, ut
frustra me natum non existimem^2 <#sdfootnote2sym>... /Cela n'empêche
pas que le sage ne puisse quelquefois déloger volontairement sans
murmure et sans désespoir, quand la nature ou la fortune lui porte bien
distinctement l'ordre de mourir. Mais, selon le cours ordinaire des
[232] choses, de quelques maux que soit semée la vie humaine, elle n'est
pas, à tout prendre, un mauvais présent; et si ce n'est pas toujours un
mal de mourir, c'en est fort rarement un de vivre.
Nos différentes manières de penser sur tous ces points m'apprennent
pourquoi plusieurs de vos preuves sont peu concluantes pour moi : car je
n'ignore pas combien *la raison humaine prend plus facilement le moule
de nos opinions que celui de la vérité, et qu'entre deux hommes d'avis
contraires ce que l'un croit démontré n'est souvent qu'un sophisme pour
l'autre*.
Quand vous attaquez, par exemple, la chaîne des êtres si bien décrite
par Pope, vous dites qu'il n'est pas vrai que, si l'on ôtait un atome du
monde, le monde ne pourrait subsister. Vous citez là-dessus M. de
Crousaz^3 <#sdfootnote3sym>; puis vous ajoutez que la nature n'est
asservie à aucune mesure précise ni à aucune forme précise ; que nulle
planète ne se meut dans une courbe absolument régulière ; que nul être
connu n'est d'une figure précisément mathématique, que nulle quantité
précise n'est requise pour nulle opération; que la nature n'agit jamais
rigoureusement; qu'ainsi on n'a aucune raison d'assurer qu'un atome de
moins sur la terre serait la cause de la destruction de la terre. Je
vous avoue que sur tout cela, monsieur, je suis plus frappé de la force
de l'assertion que de celle du raisonnement, et qu'en cette occasion je
céderais avec plus de confiance à votre autorité qu'à vos preuves.
...
*Lettre de J.-J. Rousseau à M. de Voltaire, 18 août 1756.*
1 <#sdfootnote1anc> Discours sur l'origine de l'inégalité.
2 <#sdfootnote2anc> Je ne veux pas me plaindre de la vie, comme l'ont
fait souvent beaucoup de gens, même éclairés. Je ne me repens point
d'avoir vécu, parce que j'ai lieu de croire que ma vie n'a pas été
inutile. Je sors de cette vie comme d'une hôtellerie, non comme d'une
maison qui m'appartiendrait. La nature n'a point fait de la terre une
habitation fixe, mais un lieu de passage. Heureux le jour où je partirai
vers cette assemblée des âmes et où je quitterai la foule impure d'ici-bas!
3 <#sdfootnote3anc> Examen de l'Essai sur l'Homme, par Crousaz,
Lausanne, 1737, in-12
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